Photos Jean-Paul Azam

LA MAURINIÉ

Voici le récit de René Rouquier extrait de la Revue du Tarn de septembre 1963 qui raconte la génèse de La Maurinié telle que Nicolaï Greschny l'avait imaginée et telle que nous la connaissons encore aujourd'hui.

La Chapelle de La Mauriné
La Chapelle de la Mauriné aujourd'hui

« Quand Nicolaï Greschny me demanda, en 1949, de bien vouloir être son porte-parole pour l’achat de « son domaine de La Maurinié », je fus bien amusé par cette fantaisie d’artiste.
A la réflexion, je crus comprendre que cet apatride sortant des vicissitudes de la guerre aspirait à une sécurité même inconfortable, que seule l’acquisition d’un coin de terre lui paraissait pouvoir garantir.

Il cherchait donc un coin discret, sans valeur marchande, où il pourrait se retrancher des misères de ce monde et donner forme poétique à la sienne.
Par sa structure géographique la commune de Marsal répondait parfaitement à ses aspirations. Située dans une large boucle du Tarn entre deux tunnels, alors impraticables, il n’y a pas de commune plus fermée, plus silencieuse, plus démunie ; une véritable île verte, une sorte de terre avant l’homme et qui remplit Greschny d’admiration biblique. C’est là que vivra sa postérité nombreuse dans la contemplation de la nature, la méditation sur la coexistence pacifique des hommes et la louange de Dieu.

Le domaine de La Maurinié ? Quelques ares de ronciers d’où émergent les ruines assez importantes d’une ancienne ferme. La pierre, certes, est de bonne qualité, un schiste dur, d’un bleu presque noir, quelques tuiles à sauver, quelques poutres de chêne qui soutiennent çà et là des pans de murs que les sureaux d’hiver hérissent de piques frémissantes comme un paysage désolé de Carzou. Non, la guerre n’est pas passée par là, mais le temps et l’abandon ont posé leurs griffes et c’est bien chose pire que des ruines irrémédiablement mortes.Je ne sais plus comment, ni par quel intermédiaire, Nicolaï Greschny avait jeté son dévolu sur cette décrépitude sans histoire, sans route ni chemin, inaccessible autrement qu’à pied.
Se débarrasser de cette verrue et garder les terres environnantes, c’est le souhait longtemps et vainement caressé du propriétaire. S’en débarrasser contre espèces sonnantes, c’est une chimère !
Et c’est pourtant ce qui arriva.
Après une visite de ces lieux déshérités, nous allâmes, Greschny et moi, en trouver le maître qui, d’abord sarcastique, voulut connaître « le pourquoi » de cette éventuelle acquisition. Fantaisie de riche ? Il n’y fallait pas songer ! Nous paraissions l’un et l’autre, avec nos vieilles bicyclette et motobécane, trop dépourvus. Notre paysan ne voyait poindre ni notaire, ni agent d’affaires. Était-ce une galéjade que cette proposition d’achat ?
J’attaquais cependant dans le vif du sujet. Ma profession de directeur d’école dans la ville proche semblait inspirer confiance ; j’apprenais que la belle-fille portait le même nom que moi. Malgré ce possible et lointain cousinage, je ne ménageais pas le vendeur qui se tenait sur ses gardes. Je lui démontrais que nous le débarrassions de cette lèpre et qu’accepter d’en payer la taille à sa place, si modeste fût-elle, c’était déjà pour lui une épine de moins à son pied. On fixerait un prix pour le principe.
L’adversaire avait peu d’arguments à nous opposer et je l’eusse emporté rapidement si Nicolaï lui-même n’était venu troubler la limpidité de mon argumentation. Quand je déclarais, en fin de compte que selon le proverbe italien, il était bien vrai qu’il se levait chaque matin un coglione avec le soleil pour offrir argent de ce qui ne valait rien, Nicolaï se récriait à haute voix : « Mais si, ça vaut quelque chose ! » Cette inopportune parole lui coûta une vingtaine de mille francs, c’est-à-dire qu’il paya le double du prix que nous eussions obtenu.

De ces quarante mille francs, Nicolaï n’avait pas le premier sou. Il chercha et nous cherchâmes ensemble quelques collaborations amies. En contrepartie, Nicolaï offrait, à chacun de ses prêteurs, comme dernière demeure, une place à ses côtés, dans la crypte de la chapelle qu’il voulait édifier à cet endroit. Je crois que Nicolaï Greschny a depuis lors révisé son point de vue et qu’il est décidément pour la solitude, même éternelle.
Mais voilà notre artiste devenu propriétaire de ses murailles écrêtées. « Les murs sont bons », s’obstine-t-il à répéter. Quelques pans en effet conservent l’orgueil d’un relatif aplomb et d’une tranquille épaisseur.
Aussitôt, permission fut demandée à Mgr l’Archevêque d’Albi de construire une chapelle pour abriter la collection d’objets de culte que Nicolaï Greschny est en train de rassembler de broc et de bric et qu’il espère enrichir grâce à l’indifférence, quand ce n’est pas à l’incurie, de quelques curés de campagne.
Légèrement ironique, Mgr Moussaron qui connaît l’impécuniosité de notre ami donne son accord avec la conviction intime que l’archevêque d’Albi n’aura jamais l’occasion de se déplacer pour la première messe.

Et voici que le miracle va laborieusement s’accomplir. Nicolaï abandonne la chambre qu’il occupe à Albi, dans une maison vétuste, aujourd’hui disparue, au n° 32 de la rue Séré-de-Rivières, et devient l’ermite de La Maurinié.

Il se fait un abri dans les ruines et entame, en 1951, la construction de la chapelle. Nicolaï, vivant de rien ou chez les autres, renouant avec la tradition des artistes-mendiants du Moyen-Age, peint des églises en Albigeois et en profite pour sauver de la poussière et des vers de nombreuses pièces rebutées dans leurs combles.

La Chapelle de La Mauriné
La plaque qui rend hommage aux batisseurs de la chapelle

Il poursuit ainsi l’enrichissement de sa collection et l’édification de la chapelle, auxquelles il consacre la quasi-totalité de ses gains. La première partie de la chapelle : chœur et nef, bâtis sur voûte, est terminée en 1953, par le maître-maçon Pizzirani Vincent, sur les plans de Nicolaï lui-même comme en fait mention en langue d’oc une intaille de ciment (1).

Ses projets de mariage, longtemps mythiques, finissent par se réaliser et il épouse en 1957, une jeune femme intelligente, compréhensive, qui accepte de partager sa vie dans un inconfortable isolement.
Mais Nicolaï se préoccupe aussitôt de donner un logis convenable à son épouse et, dans une autre ruine, surplombant la chapelle, il va sculpter sa maison, mettant à profit une massive cheminée, munie d’un four latéral qui, grâce à l’ingéniosité de l’architecte, deviendra un type de chauffage central à modèle unique.

Et ce feu, à la même place, reliera les vivants et les morts…

Il convient de noter que l’aménagement rustique de la maison d’habitation est frappé d’une marque d’art raffiné dans ses moindres détails. Les abords sont défrichés et transformés en jardins où les fleurs rares se mêlent aux espèces natives et ces jardins japonais ne souffrent pas de cette promiscuité, ni des frondaisons opulentes de quelques arbres centenaires. Une source captée distribue un peu partout, et sans parcimonie, toute son eau claire et potable.

Et pourtant ? Qui a vu Nicolaï à l’ouvrage ?

Quand on lui rend visite, il vous reçoit en été dans le plus simple appareil ; en hiver, en short de toile bleue d’éclaireur. Nous l’avons vu venir à notre rencontre muni d’un arc et passer nu à travers des broussailles et des épines. Peut-être portait-il à l’occasion une peau de mouton pour mieux ressembler à saint Jean-Baptiste ? Un jour qu’il vint en bikini réduit à sa plus simple expression, il nous avoua l’avoir revêtu seulement à notre approche car, dans les bois, ajoutait-il, avec son accent inimitable : « le bikini, je l’ai dans ma poche », ce qui par association d’idées, me fit assimiler Nicolaï à une sorte de kangourou bien insolite en ces lieux.

Depuis 1950, le maître de La Maurinié qui a agrandi son domaine de dix-sept hectares de bois et de landes, mène sa carrière d’artiste sans se départir du triple but qu’il s’est assigné :

- Continuer en toute occasion son œuvre de fresquiste et de peintre d’icônes. C’est pour lui, le seul moyen de gagner sa vie et de faire vivre sa famille.
- Par principe et par conviction partisan d’une vie frugale, consacrer le plus possible de ses gains à enrichir sa collection et à parfaire sa chapelle pour que La Maurinié devienne un haut lieu de l’art religieux en Languedoc.
- Elever enfin sa famille, il a deux jeunes enfants, Anne et Michaël, dans une sorte de pureté évangélique non exempte d’un optimisme courageux en ces temps qui paraissent bien contraires.

Mme Greschny apporte son adhésion totale à la tranquille et sereine philosophie de son mari et supporte le poids plus concret des réalités quotidiennes.
Tel est l’homme que cache l’artiste dont les gestes, le vocabulaire volontairement cocasse, parfois ubuesque, ne manquent pas de séduction.

Il n’est pas dans notre propos de faire le recensement de l’œuvre peint de Greschny. Il faudra bien qu’un jour nos arrière-neveux sachent la raison de toutes ces fresques byzantines qui décorent un grand nombre d’églises de notre région, du Toulousain, du Bas Languedoc, de l’Auvergne et hors de France.
Nous voulions aujourd’hui, à l’occasion de la très originale exposition vernie le 21 juillet et qui a duré tout l’été, fixer un point d’histoire : la naissance de la chapelle de La Mauriné dans la commune de Marsal. »

René Rouquier
Revue du Tarn – septembre 1963
Archives départementales Albi

(1) L’atrium du XVe siècle, trouvé dans la région de Carmaux, a été édifié en 1963. La porte d’encadrement et la boiserie, époque Louis XIII, proviennent de la maison Mayrol, à Villefranche de Rouergue.